"Guide de Mongolie" de Svetislav Basara

Ceci n’est pas un guide de voyage, mais un petit conte philosophique foutraque aux effluves de vodka.

Le narrateur est un écrivain raté venant d’un pays « merdique » (la Serbie), ou il s’ennuie terriblement et ou même le facteur n’est qu’un figurant. À la demande d’un ami suicidé, il se rend en Mongolie, dans le but d’écrire un guide qui de toutes façons ne sera sûrement jamais publié. Comment se soustraire à la dernière volonté d’un être proche ?

Il n’a jamais rencontré son premier amour, de ce fait, l’épopée sentimentale de 10 000 pages dédiées à Elle ne sera pas écrite non plus : il est libre de tout engagement littéraire.

« Basara » s’envole alors vers Oulan Bator, lieu également merdique, qui sous sa plume devient une improbable capitale littéraire remplie d’êtres fictifs, aux frontières spacio-temporelles incertaines. Il y vit à l’hôtel Gengis Kahn, au charme post-soviétique et constellé d’épaves échouées, théâtre des questionnements métaphysiques d’êtres vivants ou morts, incarnés ou réincarnés, popes orthodoxes ou ex-acteurs érotiques, psychanalystes ou ex-officiers russes, tous imbibés d’alcool. À Oulan Bator, où les météorologues défaillants sont fusillés, on parle de théologie au bordel, et on trompe l’ennui en allant assister à la mise à mort de quelque sorcière.

Si cette fable absurde, auto-fiction poétique et drôle nous rappelle l’écriture fantastique de Mikhaïl Boulgakov, elle est aussi une réflexion lucide sur l’absurdité d’un système (communiste) et une ode à la vodka «l’alcool, ce désinfectant souverain», qui rapproche les êtres.

Les digressions sur la déchéance du monde (par la faute des magnétoscopes, apprend-on), sur l’ontologie, la vie et la mort et les rencontres faites au cours de ce voyage illusoire font écho à la guerre qui fait rage en Yougoslavie au moment où Svetislav Basara écrit ce livre. La Mongolie n’est qu’un prétexte, et l’écriture fouillis, le style souvent très drôle, la narration désaxée et l’apparente légèreté de ce roman cachent un ton souvent désespéré de l’homme impuissant qui voit son pays se déchirer sous ses yeux.

Le procédé de mise en abîme utilisé par Basara (il est son propre narrateur) laisse à penser que ce roman est une réflexion sur le sens même de l’écriture en tant de guerre.  Il se dédouble, prend de la distance et nous offre quelques fulgurants passages parfois nihilistes sur son métier. Si l’amour de l’écrivain pour la littérature est évident, le constat semble amer : l’écriture avec laquelle il semble cependant entretenir une relation passionnelle, est un «acte inutile».

Peut-être transpose-t-il son récit dans cette contrée lointaine car il lui est difficile de parler de son propre pays, dans lequel sur les rivières «flottent des cadavres».

Au delà du témoignage, il semble se demander quel est la place de l’artiste dans ce contexte, et si l’on peut véritablement créer dans un monde qui se désagrège.

Svetislav BasaraSvetislav Basara est un écrivain serbe brillant et un brin iconoclaste, on lui doit aussi le plus récent « Perdu dans un supermarché », paru en 2008 .
Parmi les auteurs qui l’influencent, il cite Kafka, Beckett et Borges.

« Guide de Mongolie », écrit en 1992, est édité chez « Les allusifs ».

Extrait :
« Il y a trois ou quatre cents ans, ce prêtre aurait été empalé, on lui aurait brulé la barbe, on aurait tué son chien, abattu sa vache et démoli sa maison. Mais de nos jours, dans notre siècle des lumières, les prélats le toléraient, le considéraient même avec une certaine bienveillance. Je crois qu’il aurait mieux valu qu’il eût été empalé, tant je déteste ce siècle des lumières. Cette époque anémiée ou tout est exploré, dévoilé, éclairci. Or on sait bien que les choses qui comptent sont cachées dans les ténèbres ».

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